Le bon vieux temps...

... était celui où, dans les bas quartiers de la ville et sur ses toits, j'officiais et remplissait mes contrats. En tant qu'assassin, je m'étais taillée une petite réputation, et le bouche à oreille faisant, je manquais maintenant rarement de travail. Et cela payait bien, j'en vivais plus que confortablement.

Bien sûr, au loin, la guerre faisait rage, mais ici, en sécurité derrière les murailles, avec les bourgeois, les aristocrates et autres nantis, je pouvais mener une vie tranquille. Jusqu'à ce contrat qui n'en était pas un. Un travail simple en apparence, bien payé, peut être un peu trop. Je n'avais pas vu venir le coup. Bien sur, seule dans cette arrière boutique, encerclée par une demi douzaine de brutes, je n'avais pas trop le loisir de réfléchir aux erreurs que j'avais pu commettre. Et au final je mourrais sans même savoir qui j'avais pu offenser, quelle transaction j'avais pu gêner, ni qui avait payé pour me supprimer.

Mon âme fut arrachée à l'oubli. J'ouvris les yeux dans un lieu étrange, entourée de machines. Que se passait il ? Où étais-je ? Une foule de questions montait à mes lèvres, et je noyais la personne qui me faisait face d'un déluge ininterrompu de paroles. Oui, quelques dizaines d'années avait passé depuis ma mort, et pendant ce temps, le monde avait changé. La guerre.. la guerre avait été perdue, les dernières poches de résistance succombaient les unes après les autres, et les morts étaient rappelés à la vie pour combattre... pour une cause désespérée ? Non. Il existait une porte de sortie, un aller simple vers l'espoir, un moyen de retourner dans le passé, dans une dernière tentative de sauver le monde... mon monde. Sans un regard en arrière vers ce futur mourant dans une longue agonie, je prenais la chance qui s'offrait à moi, et courrais à travers le passage temporel.

- Une élue !

Etre élue ? c'était donc ainsi que dans le passé ils voyaient les pauvres âmes arrachées à l'oubli pour venir renforcer leurs rangs, dans l'espoir d'éviter la déroute absolue et totale que j'avais entr'aperçue dans le futur ? Je titubais mes premiers pas dans ce monde, et lisais dans leur regard l'espoir d'un peuple entier. J'avais envie de leur hurler que je n'étais pas celle qu'ils croyait, que ce pouvoir qu'ils m'avaient donné dans le futur, je ne le maitrisais pas, je ne le comprenais pas, que ca semblait tellement trop pour mes seules épaules... Quelque chose dans leur regard m'en dissuada. Plus qu'une épée de plus, ces gens la avaient besoin d'espoir, et cet espoir, c'était pour le moment tout ce que j'incarnais à leurs yeux. Je me sentais mal, comme prisonnière d'un mensonge trop lourd pour moi, mais j'essayais de ne pas céder à la panique, et de faire bonne figure.

Je me mettais sans plus attendre en route vers Meridian, la capitale. Une multitude de questions auxquelles je n'avais aucune réponse satisfaisante me troublaient. Mais par dessus toutes, une seule revenait: pourquoi moi ? Je découvrais un monde qui était le mien, mais un monde en guerre totale, un monde qui avait déjà bien changé. Une faille s'ouvrit près de moi, et j'eus un moment peur qu'elle mette un nouveau terme à mon histoire avant même de l'avoir recommencée. Je me battis avec rage. Avec désespoir. J'avais connu la mort, l'oubli, et malgré la peur panique que je ressentais, j'avais soif de vivre.

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Arrivée à Meridian

Finalement, j'arrivais à Meridian. J'étais exténuée. J'étais sale. J'avais les yeux rougis, les vêtements déchirés, la faim au ventre, mais j'étais arrivée. Je fus accueillie sur l'esplanade devant les murs de la ville par une troupe de marchands. Ils disaient proposer des articles à des prix intéressants, mais tout ce à quoi j'aspirais, c'était une bonne chambre d'auberge, un repas, et une bassine d'eau chaude où me baigner. Ils m'indiquèrent les tentes devant les portes de la ville. Remettant mon balluchon sur l'épaule, je m'apprêtais à m'y rendre, quand passant devant l'enclos des chevaux et perdue dans mes pensées, je lâchais un "Les tentes... et ben y a du boulot..." un peu désabusé.

- Pourquoi avoir une toile sur la tête quand on peut avoir un toit ?

Je relevais la tête juste à temps pour voir la Kelari qui avait prononcé cette phrase disparaître dans la foule.

- Comment ca un toit ?

Mais je ne m'adressais à plus personne, la Kelari avait disparu. Je fendis la foule pour la retrouver.

- Dame, comment ca un toit ? répétais-je en arrivant dans son sillage.
- Je ne suis pas une Dame, gamine.
- Excusez moi si je me suis trompée dans votre titre, votre Seigneurie.
- Viens, gamine, je vais te montrer un endroit ou tu pourras rester.

Je la suivis dans les tours de Meridian. Je tentais bien de lui expliquer que je voulais juste me reposer, trouver un travail pour m'acheter des vêtements, mais elle repoussa mes arguments.

- Tu es une élue. Profites d'eux avant qu'ils ne se réveillent. Trouves toi un ou deux amants pour t'entretenir...

Elle me guida jusque dans une bibliothèque.

- Tiens, tu peux rester ici, fais toi juste discrète gamine, et personne ne viendra te demander de comptes.

La Kelari me donna tout de même son nom en quittant la bibliothèque, au cas ou nos chemins se croisent à nouveau. Arkehyna... Je m'installais dans l'une des chambres prévues pour les étudiants, et réussis tant bien que mal à trouver de quoi me sustenter, ainsi qu'une bassine pour me débarbouiller. Je me laissais ensuite tomber sur le lit, mais le sommeil ne vint pas. En sus de tous les doutes qui m'assaillaient depuis mon arrivée, venait se greffer maintenant la vision froide et cynique de ma dernière rencontre. Et si tout cela était vain ? Que tout espoir était perdu ? Tous ces gens dans Meridian ne semblaient pas si touchés par la guerre, visiblement. Comme toujours, il y avait les nantis, et ceux dont le sang coulait. L'inconnue avait peut être raison... De quel côté avais-je envie de me trouver ?

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Elanore ne savait pas pourquoi elle s'était lancée dans cette conversation. Elle avait poussé un juron contre ceux qui prenait les allées de Meridian pour un champs de courses, et un galant inconnu avait donné de la voix dans son sens. Une Kelari était descendue de cheval en s'excusant... et elles avaient engagé la conversation. Enfin un semblant, jusqu'à ce que les trompettes sonnent l'alerte devant les portes de la cité. L'autre l'avait plantée là, et Elanore ne savait pas trop pourquoi elle l'avait suivie, au fond.

Après la bataille, elles avaient repris leur conversation, Djianne -c'était le nom qu'avait donné la Kelari- n'attendait rien de la vie, et entendait se livrer corps et âme à la guerre. Cela tranchait singulièrement avec la discussion qu'elle avait eu la veille avec Arkehyna... Djianne lui avait dit avoir déjà tout perdu avant la fin de sa précédente vie, et qu'elle n'était pas prête à vouloir reconstruire. Cela l'avait émue. Elanore n'avait rien perdu, elle qui n'avait jamais rien eu à quoi tenir, mais la Kelari cachait visiblement une blessure dans son âme. Touchée, elle avait posé une main sur son épaule, lui disant à voix basse qu'elle espérait qu'elle retrouve une raison de vivre, mais Djianne avait bondi en arrière, et un autre Kelari en avait profité pour s'inviter dans la conversation.

Kyan aurait pu être le jumeau de Djianne. Il vivait pour sa mission, faire ce pour quoi il avait été rappelé, à l'exclusion de toute autre chose. Pourquoi vouloir vivre aussi pour soi ? Parce que, pour entretenir l'espoir, il fallait en avoir un pour soi, pensait Elanore. Elle les trouvait tristes, pour des êtres sensés incarner l'espoir à tout un peuple. Elle le leur dit, mais ils ne semblèrent pas comprendre pourquoi elle ... avait tant besoin d'un espoir auquel se raccrocher elle aussi.

Devant le front commun des Kelari, Elanore se résigna à abandonner, et à regagner sa chambre. Djianne lui semblait si inhumaine, si différente d'elle, pourquoi s'entêter et vouloir à tout prix s'en faire une amie ? Alors qu'elle montait les escaliers la menant à ses quartiers, deux larmes perlèrent et coulèrent sur son visage. Elle se sentait seule, tellement seule...

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Les jours passaient, une certaine routine s'installait et Elanore se sentait toujours aussi seule. Dans les faits, elle avait quelque part fini par adopter la façon de vivre de Djianne: elle parcourait Telara pour contenir les invasions, au moins ca occupait. En plus elle était payée pour ca, ce qui lui convenait tout à fait dans l'esprit.

Elanore

Elle avait fini par adapter son art de tuer au monde qui l'entourait. Finies, les étroites et sordides ruelles des villes, où l'ombre et la surprise étaient ses seules alliées. Dans les vastes plaines, sa science du combat s'était adaptée à son nouveau terrain de jeu, aux espaces qu'il lui laissait. Les lames volaient, passant rapidement d'un point à l'autre. Un instant cherchant à se glisser sous la garde de l'adversaire, ou parant un coup, le suivant se glissant dans un défaut de l'armure. Les lames dansaient.

Un soir, Elanore recroisa le chemin de la mystérieuse Arkehyna. Egale à elle même, la Kelari traçait sa route, appliquant son crédo égocentrique et profitant de sa seconde chance à fond. Les deux jeunes femmes s'entendaient plutôt bien, sans pour autant partager de réelle affinité, mais leur vision du monde compatible ne les lançait au moins pas dans des discussions philosophiques sans fin. Les remarques acides d'Arkehyna arrachaient même parfois un rire à Elanore. La vision cynique de monde de la Kelari teintait ses conversations d'une certaine forme d'optimisme. Elle encouragea la jeune Eth à s'intéresser de plus près à un jeune homme qui avait été courtois avec elle, et déplora son manque d'à propos quand Elanore avoua avoir oublié de lui demander son nom.

Un peu plus tard, un peu plus loin... Qu'importait le décompte des jours, chacun ressemblait tellement au précédent. Elanore arrivait sur une faille, et formait tacitement une alliance temporaire avec un jeune Eth. Ils combattirent côte à côte l'invasion, et les chants du jeune homme lui redonnaient courage et vigueur à chaque fois qu'elle menaçait de plier sous les assauts des créatures du plan de la mort. L'invasion finalement repoussée, elle le remercia chaudement pour son aide, et il accepta de lui enseigner quelques rudiments de ses chants. Elle en avait le potentiel, elle le savait, les âmes des anciens qui coulaient en elle et se mêlaient à son être le lui susurraient. Un autre jour de passé, un petit objectif à atteindre, une petite raison de se lever un autre matin, et toujours une vie de solitude à meubler...

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Le jour aurait déjà du se lever sur Meridian, mais tout ce que voyait Elanore par la fenêtre de sa petite chambre était un ciel noir et chargé d'où presque aucune lumière ne filtrait. Dans les couloirs de la bibliothèque, elle avait surpris les élèves échanger les rumeurs d'une attaque imminente de Régulos. Loin, en dessous, dans la cour pavée de Meridian, un attroupement s'était formé. Il paraissait qu'il y avait une prime pour chaque faille de la mort refermée. L'espoir paraissait s'amenuiser jour après jour. La jeune Eth boucla son armure et prit ses lames, et descendit se mêler à la foule. Les visages était graves, nul rire ne se faisait entendre dans les rues de la ville. Devant les murailles, les élus battaient la campagne en de larges groupes, fondant sur chaque faille dès son ouverture. Elle sella son cheval et partit se joindre à eux.

Eveil à Meridian

Les heures avaient passé, et la fatigue commençait à se faire sentir. Elle avait mal aux bras à force d'armer son arc, où de lever ses lames encore et encore. La dernière faille qu'elle avait combattue s'était ouverte juste sous les murailles, et une fois le combat fini, alors que la troupe repartait en chasse et qu'elle retrouvait lentement ses esprits, un jeune Eth présent dans le groupe lui adressa un signe. Elle mit quelques longues secondes à s'apercevoir que ce salut lui était destiné, avant de réagir et de répondre d'un timide geste de la main. Le jeune homme s'approcha d'elle. Il pensait l'avoir déjà rencontrée, près du havre de Smith. Elle se remémora le jeune Eth courtois dont elle avait omis de demander le nom, et de fil en aiguille, la conversation s'engagea entre les deux Eths. Arkyn, au moins cette fois ne repartirait pas sans qu'elle sache son nom, se montra d'agréable compagnie, ne se posant pas trop de questions au quotidien et compensant ses doutes par une inépuisable bonne humeur. Mieux, sa bonne humeur était communicative, et peu après le sourire était revenu sur les lèvres d'Elanore. Pour la première fois, elle rencontrait quelqu'un avec qui elle se sentait en accord, et qui chassait les idées noires qui la poursuivaient depuis son arrivée à Meridian. Ils finirent par prendre congé, non sans avoir promis de se revoir à l'occasion, et alors que Arkyn disparaissait sur son cheval, Elanore se dirigea vers le chapiteau monté devant Meridian, où elle pourrait prendre un peu de repos et surement aussi une collation.

Au bar, un groupe de guerriers fêtait visiblement quelque chose. S'approchant, elle reconnut Kyan, le Kelari avec qui elle et Djianne avaient eu une discussion animée. Ce dernier la reconnut aussi, et lui adressa un signe de la tête. S'ils abordèrent bien le sujet de leur dévouement à la cause telarienne, ce fut d'un ton plus mesuré. Kyan abordait toujours son combat comme une finalité, un dû aux habitants de Telara, sans nourrir d'espoir propre pour lui-même. Il moqua même les aspirations personnelles de la jeune Eth, qualifiant ses envies de rêves de jeune fille, mais sous ses dehors durs et froids, il avait de temps à autre une phrase plus douce, souhaitant seulement qu'elle trouve pour elle une raison de se battre pour Telara. Ce faisant, il gardait aussi un oeil sur le reste du groupe, qui finit par se présenter. Daslam et ses Chasseurs Planaires. Le Bahmi était accompagné d'un mage et d'une jeune femme, tous deux Kelaris. Le groupe semblait surtout parler d'affaires internes à leur ordre, avec souvent une digression de la jeune femme qui s'intéressait surtout à un homme parti en forêt avec une autre. Finalement, la fête prit fin et les chasseurs reprirent la route. Kyan proposa à Elanore de la raccompagner. Ils finirent de discuter en traversant Meridian. Il pourrait peut être l'emmener combattre, afin qu'elle gagne confiance en elle. Mais pour cela il faudrait d'abord qu'elle cesse de s'excuser à tout va. Cela finit de détendre l'atmosphère, et Elanore explosa de rire. Quand il la laissa à l'entrée de la bibliothèque, elle remonta les étages avec une bonne humeur et une joie de vivre nouvelles.

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"Noir le ciel, noires les âmes, noires les pensées. Ainsi en avait il été jusqu'à présent. Avant que je rencontre des Élus, des êtres comme moi qui avaient aussi connu le doute, mais s'étaient trouvé des raisons d'avancer. Je ne pouvais pas encore dire qu'il en allait de même pour moi, mais ce matin les pensées n'étaient plus aussi noires..."

Elanore descendit sur la grande place de Meridian, allant comme chaque matin aux nouvelles. Elle rencontra d'abord Arkehyna devant le porticulum, puis Messire Kyan parut peu après. Dire que la rencontre entre les deux Kelari promettait d'être tendue serait bien en dessous des craintes de la jeune Eth, tant les convictions de ces deux la s'opposaient sur tout. Un froid s'installa rapidement dans la discussion, mais l'opposition violente qu'Elanore craignait resta à l'état latent, et les nombreuses connaissances de ses compagnons Kelari qui s'arrêtaient pour les saluer renouvelait les sujets de conversations. Une Kelari nommée Nemesis salua Arkehyna, suivi par une Bahmi disant s'appeler Liseron, qui avait rencontré Kyan lors d'une soirée qu'elle décrivit comme bien arrosée. La conversation dériva vers les quelques Eths qu'avaient rencontrés Elanore, qu'elle jugeait moins extrêmes que les Kelari. Ce à quoi Kyan répondit que son peuple avait des convictions fortes. Puis Arkehyna prit congé, laissant Elanore seule avec Kyan. Il lui proposa alors de l'accompagner au combat, comme il le lui avait promis la veille, et peu après ils franchissaient le porticulum vers les champs de pierres.

(...)

Les chutes de Stonefield

Kyan s'était révélé être un maitre d'armes prévenant et attentif, prenant garde à la sécurité de la jeune Eth, et dédramatisant ses blessures après les échauffourées les plus tendues. Elanore prenait plaisir à manier ses lames aux cotés du Kelari, qui la veille encore lui avait confié que vu son caractère il l'aurait plutôt pensé guérisseuse. Une fois la crypte nettoyée de ses morts vivants, ils avaient regagné l'auberge située aux pieds des chutes de granite, et une choppe d'hydromel à la main s'étaient accoudés à la rambarde, regardant les trombes d'eau tomber dans leur rugissement si caractéristique, et soulevant un voile de gouttelettes.

- Vous vous battez pas mal. Complimenta Kyan.
- Merci. Vous autres Kelari êtes des êtres.. spéciaux. Répondit Elanore.
- En bien ou en mal ?
- Dans le sens ou vous vous donnez un air froid, mais seuls ceux de votre peuple m'avez aidé depuis mon arrivée à Meridian.
- Nous sommes un peuple extrême, comme vous l'avez dit, et cela s'applique aussi en amitié.
- En tous cas je suis heureuse de vous avoir rencontrés, vous chassez mes doutes.

Ils continuèrent à deviser un moment, jusqu'à ce que l'aubergiste vienne leur proposer une chambre, et qu'ils rentrent prendre un repas avant la nuit, en compagnie d'autres voyageurs. Elanore voyait bien que parfois ses réactions gênaient le Kelari, sans qu'elle ne comprenne vraiment pourquoi. C'était peut être mal vu chez eux d'avoir une élève Eth, compte tenu de l'atavisme entre leurs peuples. Pourtant, il était évident qu'au fond les Kelari appréciaient celle qu'ils appelaient tous affectueusement "gamine".

Repas avec Kyan