Le plan terrestre





Musique d’ambiance : Malleus Maleficarum - AFI



La porte inter-planaire était nouvelle et faible. Tyffyn l’avait ressentie alors qu’il passait à proximité d’une colline. A peine large de quelques mètres, elle était située au milieu d’une étendue d’herbe parsemée de petites fleurs. Etendant ses perceptions, Tyffyn s’aperçut qu’il ne connaissait pas le plan sur lequel donnait ce portail. En temps normal il aurait continué son chemin sans plus s’en préoccuper mais quelque chose en lui le poussa à franchir le seuil.
Impression de malaise. Regardant autour de lui, Tyffyn ne vit d’abord que des arbres… et au dessus de grandes tours grisâtres.
- Ou suis-je encore venu me fourrer ? murmura-t-il.
Se concentrant pour former un portail de retour, il remarqua alors que le flux magique était très faible sur ce plan. Trop faible pour ouvrir un portail dimensionnel ici en tous cas.
- Alors on se croit a « mardi gras » ? résonna une voix derrière lui.
Se retournant, Tyffyn vit trois humains avec de ridicules couteaux avancer dans sa direction.
- Aller file moi tes « thunes ». continua-t-il.
«La peste soit des humains. En plus je ne comprends même pas la moitié de ce qu’ils racontent.» Pensa Tyffyn. Se désintéressant de ses agresseurs, il fit mine de partir. Un racketteur chargea, lame en avant. Esquivant la lame, Tyffyn porta un rapide coup de coude à la base du crane de son agresseur qui trébucha et tomba assommé. Les deux autres humains se regardèrent, hésitants, puis se séparèrent afin de pouvoir attaquer de chaque coté. L’elfe dégaina alors la longue dague qu’il portait au coté, et aussitôt sa lame s’entoura d’une gerbe de flammes alors que les deux humains détalaient à toutes jambes.
Reportant son attention sur l’humain assommé, il entreprit de fouiller ses poches et récupéra son portefeuille. A l’intérieur il trouva plusieurs photos et un peu de monnaie. Considérant les photos, il entreprit de récupérer les vêtements de son agresseur afin de moins attirer l’attention sur lui. Mettant la monnaie dans l’une des poches de la veste en jean, il sentit la présence d’un autre document : une simple carte avec l’image de son propriétaire, quelques informations et en gros caractères :

REPUBLIQUE FRANCAISE.


Suivant le chemin de gravier, il arriva bientôt sur une route plus large dont le sol était fait d’un pavage dur comme la pierre, sans jointures… Elle menait à la sortie du parc, entre deux colonnes de pierre et débouchait dans une autre rue, totalement déconcertante. Le long de cette rue étaient parqués des chariots clos de verre et de métal, sans aucun système apparent d’harnachement pour la traction. Un bourdonnement grave monta du bout de la rue, et l’un de ces chars de métal passa dans un grondement assourdissant.
« Ce monde est bien singulier », pensa-t-il.
Il continua son chemin et se trouva bientôt à une intersection. La nouvelle rue était large et les monstrueux chars de métal avançaient a trois de front, en un espèce de troupeau hurlant.
« Comment vais-je passer de l’autre coté ? » se demandait-il lorsque soudain les chars s’immobilisèrent au croisement sans raison apparente.
Tyffyn hésita un instant, puis décida de se risquer a traverser l’avenue. Chaque char était occupé par au moins une personne, remarqua-t-il. Soudain, alors qu’il se trouvait encore au milieu de l’avenue, les chars s’élancèrent à nouveau autour de lui – mais heureusement pas ceux de la file devant laquelle il était arrêté –. Un concert de sons agressifs commençait d’ailleurs a monter de ladite file et a la vue du faciès énervé de l’humain occupant le premier char de la file, Tyffyn se hâta de libérer le passage.
« En voila assez, je me trouve une auberge pour la nuit et demain je quitte ce monde de fous. »
La nuit tombait déjà et nulle auberge ne semblait se trouver à proximité. Un peu plus loin une échoppe donnant sur la rue proposait de la nourriture.
- Vous pouvez m’en faire un ? demanda Tyffyn en désignant une espèce de saucisse chaude dans un pain.
- Moutarde, ketchup ? demanda l’employé.
- Oui, je vous prie.
- Lequel ?
- Les deux, hasarda Tyffyn.
L’employé haussa un sourcil de surprise et fit un hot-dog moitié moutarde moitié ketchup.
- Ca fera dix-huit francs…
Tyffyn sortit les pièces de sa poche et commença à chercher leur valeur. L’employé vint à son secours.
- donnez m’en deux blanches cerclées de doré… M’avez pas l’air d’ici, c’est votre premier séjour à Paris ?
- Oui, en effet. Répondit Tyffyn en lui tendant les pièces.
- Vous verrez, on s’y fait vite, dit l’employé en lui rendant la monnaie. Bonne soirée.
Tyffyn continua son chemin. Un peu plus loin un établissement ressemblait vaguement à une auberge – vu de l’extérieur – et il décida de tenter sa chance. L’enseigne indiquait en lumière clignotante le « Fucking Blue Boy ». Détail troublant, un garde semblait faire le guet devant la porte. Tyffyn se dirigea vers l’entrée, le garde lui barra le passage.
- On n’entre pas.
- Et pourquoi ? demanda un Tyffyn qui commençait à perdre patience.
- Tenue correcte exigée.
Tyffyn toisa le garde. « Va dont te jeter au fleuve » pensa-t-il. Le regard du garde devint vide, son visage perdit toute expression.
- Dans la Seine, bien Monsieur.
Le garde s’éloigna d’un pas décidé. Ce plan était peut-être pauvre en magie, mais ses habitants n’avaient pas plus de volonté qu’ailleurs. Cela laissait accès aux sorts de l’esprit et de l’illusion, et tant pis pour les sorts liées aux élémentaires, il pouvait s’en passer.
A l’intérieur, des tables et des banquettes étaient installées le long des murs, libérant au centre de la salle un vaste espace ou un groupe de jeunes se trémoussait au rythme d’une musique qui couvrait toute conversation. Le fond était occupé par un long bar, avec à chaque bout une cage métallique surélevée dans laquelle des gros bras en fringues moulantes assuraient une partie du spectacle – avec succès vu le nombre de regards qu’ils attiraient – dans les flashs de lumière multicolore qui baignaient la salle.
Tyffyn se dit que, effectivement, ce n’était pas vraiment une auberge. Et, effectivement, il avait raison, vu qu’il ne pourrait pas vraiment se reposer ici. Il chercha une table du regard et alla s’asseoir tout de même, entre un groupe de bimbos surexcitées et un couple. Presque aussitôt un serveur se présenta, vêtements moulants et voix suave :
- Je vous sers quelque chose ?
Tyffyn choisit de temporiser.
- Mettez moi une spécialité maison…
Le serveur haussa un sourcil et s’éclipsa. Les bimbos continuaient à jacasser comme des pies à la table voisine, le couple s’embrassait de l’autre côté. Le serveur revint et déposa un verre devant Tyffyn avant de repartir sans un mot. Tyffyn sentit un souffle glacé lui parcourir l’échine : quelque chose sortait de la normalité. Dans son verre la surface du liquide, d’apparence sombre et lourde, ondulait au rythme de la musique… Les lèvres de l’homme assis à coté quittèrent le cou de sa compagne… Une odeur de sang montait du verre… les canines de l’homme étaient anormalement longues… La conclusion qui s’imposait maintenant à Tyffyn lui fit l’effet d’une explosion. Au moment où le regarde de Tyffyn croisa celui du vampire, ils comprirent l’un et l’autre qu’ils étaient des ennemis naturels.

Non loin de la sur les bords de la Seine une jeune femme regardait d’un air mélancolique des enfants rire sur un manège. Assis sur un bac, son frère bougonnait qu’il serait mieux à la maison devant un match avec un pack de bière.

Si Tyffyn savait parfaitement de quoi était capable un Vampire, ce dernier n’avait toujours pas compris à quelle sorte d’être il avait affaire. Pire, il n’avait aucune idée de ces capacités. Enfin, il avait beaucoup trop confiance en lui et en ses disciplines de Clan… Mais ce n’était pas vraiment sa faute, on ne croise pas de Dragon très souvent sur Terre au vingtième siècle. Abandonnant sa compagne rendue inconsciente par le manque de sang, il se leva, lança à Tyffyn :
- Dans deux minutes, la ruelle derrière la boite, avant de sortir.
Tyffyn attendit un peu, puis se leva et le suivit. Le vampire l’attendait effectivement dans la ruelle, griffes déjà au clair.
- T’es vraiment cinglé d’oser te pointer la, mec. Je sais pas qui t’es mais je vais régler ça…
Tyffyn le regardait d’un air poli, sans avoir l’air décidé à se défendre. Utilisant sa célérité, le vampire passa à l’attaque, décidé à vite en finir. A sa grande surprise, il ne frappa que le vide.
- C’est tout ce dont tu es capable ? dit une voix ironique dans son dos.
Le vampire repassa à l’attaque, mais son adversaire fut une fois encore juste un peu trop rapide pour lui. Tyffyn jouait négligemment avec une longue dague, mais le vampire n’avait d’eux que pour l’aura blanche et bleutée qui émanait de lui. Il commença à comprendre, mais un peu tard, à qui il avait affaire.

Ressentant subitement une source d’énergie étrange, le frère et la sœur échangèrent soudain un regard. Puis ils se dirigèrent du même pas vers sa source : L’un des leurs venait d’annoncer sa présence. Dans leur hâte ils ne remarquèrent pas l’homme qui enjambait le muret pour se jeter dans la Seine.

Hurlant de rage, le vampire repassa une fois encore à l’attaque. Son adversaire n’esquiva pas, il n’était simplement plus la ou il se trouvait l’instant d’avant. Il n’était plus seulement un peu trop rapide, le vampire ne le voyait simplement plus se déplacer. Un monstrueux coup dans les côtes lui indiqua d’une manière fort désagréable que son adversaire était sur sa gauche. Les os rompirent dans un craquement, les côtes perforant les poumons. Puis ses pieds quittèrent le sol sous la force de l’impact, et il fut projeté contre le mur de la ruelle. Il tomba à genoux, crachant du sang.
Le vent s’engouffrait dans la ruelle, faisant voler de vieux journaux… sous les yeux ébahis du vampire, la dague de son adversaire s’allongea pour prendre la forme effilée d’un katana. Tyffyn sembla se dématérialiser pour réapparaître ailleurs, alors qu’au même moment une intense douleur se répandait dans les avants bras du vampire. Du sang giclait au bout de ses bras, tranchés nets au niveau des poignets par un coup qu’il n’avait même pas vu. Le vampire hurlait… un autre coup lui sectionna la trachée, le réduisant au silence.
- Je vais peut être te laisser partir, lâcha Tyffyn, pour que tu puisses rappeler à tous ceux de ton espèce la notion d’humilité.
Des cendres tombaient maintenant dans toute la ruelle, semblant venir du ciel, se balançant dans le vent. Tyffyn porta encore deux coups vifs qui crevèrent les yeux de son adversaire, ne prêtant aucune attention aux phénomènes étranges l’entourant.

Le frère et la sœur arrivèrent à l’angle de la ruelle pour contempler un spectacle surprennant, celui d’un elfe considérant une forme avachie et ensanglantée gisant à ses pieds. L’air était chargé de cendres tombant paresseusement comme de gros flocons.

- Aurore, commença le frère…
- Oui je sais Améthyste, lui répondit-elle, « Les cendres tomberont lorsque je m’éveillerais à nouveau » disait la prophétie…
- Alors celui-ci est le dracoliche, termina-t-il.

Dans la ruelle, l’elfe leva la tête et les considéra d’un regard neutre…


« Ashes fall when I’m rising up again »

Tyffyn