Bagarre de taverne


Assis dans un coin sombre au fond de la salle commune de l'auberge, Tyffyn savourait son retour à la civilisation. L'auberge était surtout fréquentée par des voyageurs de passage, en route vers la proche capitale de cette contrée. Plusieurs groupes étaient attablés, et l'elfe observait les coutumes de ce pays qu'il découvrait. Des marchands occupaient une table au centre de la pièce, semblant deviser joyeusement autour de la carcasse fumante d'un sanglier rôti. Plus loin, installés à une longue table, un groupe constitué à l'évidence de pèlerins se contentait de bols de soupe. Quelques paysans et fermiers dînaient seuls et au fond de la salle trois mercenaires attendaient leur repas. L'un d'eux attira l'attention de Tyffyn. Comme lui, ce mercenaire était un elfe, le premier qu'il rencontrait depuis son étrange réveil. Habillé de vêtements sombres, il lui tournait le dos, devisant avec ses deux compagnons, un homme et une femme. Les longs cheveux noirs de la jeune femme contrastaient avec le bleu glacé de ses yeux. Sa cape grise laissait parfois apparaître le reflet argenté d'une cotte de mailles. A ses cotés, l'homme portait ouvertement une lourde armure de plaques, ainsi qu'une grande épée a deux mains au coté, dont le pommeau semblait fait d'un métal aussi noir que son regard.

Un groupe d'une quinzaine de guerriers fit son entrée et parcourut la salle des yeux. A l'évidence ils étaient à la recherche de quelque chose. Dans la salle, les conversations s'interrompirent, les attitudes se figèrent en attendant la suite des événements. Ils remarquèrent les mercenaires assis au fond de la salle et se dirigèrent vers leur table. L'un d'eux, un colosse à la peau ébène et portant un trident s'adressa à eux
- Vous voilà enfin, racaille puante. Posez vos armes et suivez nous sans faire de bêtises.
- Et si nous refusons ? demanda calmement l'homme en armure.
- Je ne pense pas que vous soyez en position pour marchander.
L'homme en armure se leva, tirant sa lourde épée noire.
- Alors venez nous chercher…
Tenant des deux mains son épée pointe au sol sur sa gauche, il semblait présenter son flanc droit à la charge de son adversaire. Il pivota au dernier moment, et son opposant le dépassa alors qu'une gerbe de soupe s'élevait de la marmite des pèlerins. Un corps sans tête s'effondra derrière lui. L'épée noire sembla briller d'un éclat impie et une lente mélopée s'en éleva. Les assaillants se concertèrent du regard avant de tous se ruer à l'attaque. Il s'en suivit une mêlée furieuse pendant que les autres clients se réfugiaient à l'autre bout de la salle. Le guerrier faisait des ravages avec sa longue épée et l'aventurière, une hache d'armes dans chaque main , tenait tête à quatre mercenaires. Leur compagnon elfe avait simplement mis la capuche de sa cape et disparu. Submergés par le nombre d'assaillants, les deux guerriers étaient peu à peu acculés.
- Amin tura lle ranqui. Murmura Tyffyn à sa table.
L'un des assaillants sembla faire un faux mouvement, frappant son voisin.
- Osta mellon en lle.
Délaissant la guerrière, un autre mercenaire le frappa, créant une rupture dans la ligne de front.
- Bougez vous, ça ne va pas les retenir éternellement ! Cria Tyffyn en se précipitant déjà vers la sortie.
Les aventuriers s'extirpèrent de la mêlée ou les mercenaires se battaient maintenant entre eux, traversèrent la salle et sortirent de l'auberge en bousculant quelques clients apeurés.

La nuit était tombée sur le village. La plupart des habitants dînaient chez eux et les rues étaient désertes. Lorsque les deux aventuriers passèrent la porte, Tyffyn s'avança hors des ombres ou il s'était dissimulé.
- Je pense que le mieux serait de quitter la ville. Leur dit-il.
- Oui je crois aussi. Répondit l'aventurière.
Trois silhouettes se hâtèrent vers la campagne environnant le village, fuyant les cris qui résonnaient maintenant tout autour de l'auberge.
- Qui êtes-vous ? demanda le guerrier.
- Je me nomme Tyffyn, j'arrivais juste dans la région.
- Enky. Répondit le guerrier.
- Elanore. Ajouta l'aventurière alors qu'ils dépassaient les dernières maisons.
- Vous savez ou aller ? demanda Tyffyn.
- Oui, mais nous pensions ne partir que demain.
- Pourquoi avez vous fait ça ? demanda Elanore.
- Yrch, répondit Tyffyn, certains de vos agresseurs étaient des demi-orques. Pressons le pas, ils voient aussi la nuit.

Ils marchaient depuis quelques temps déjà lorsque Tyffyn se retourna soudain. Puis il se coucha au sol, l'oreille contre la terre.
- Nous sommes suivis… une dizaine de personnes, dit-il en se relevant.
- Attendons les ici, proposa Enky.
- Faites comme bon vous semble, je n'ai pas envie de me faire tirer comme un lapin, rétorqua Tyffyn. Mettons nous à couvert, il doit y avoir moyen de s'amuser un peu à leurs dépends.
Entraînant ses compagnons derrière un buisson, il continua.
- Attendons les là, et nous les effraierons quand ils approcheront.
Ecoutant la rumeur diffuse apportée par la terre, le groupe attendit ses poursuivants. Peu après, Tyffyn commença a distinguer des silhouettes se mouvant silencieusement dans la nuit… Ses compagnons ne voyaient pas dans l'obscurité et devaient s'en remettre à leur ouie et à son jugement.
- Ils sont neuf, souffla l'elfe.
Suivant les traces laissées dans les hautes herbes, ils se rapprochaient rapidement de leur position.
- Ita'lamya, murmura-t-il encore.
Des voix s'élevèrent dans la nuit, et neuf silhouettes se figèrent et s'accroupirent dans les herbes.
- On monte le camp ici ?
- Oui, de toute manière nous serons tranquilles.
- Qui monte la garde ?
- Pourquoi faire ?
Se déployant autour de la source des voix, le groupe de poursuivants se détourna de la cachette ou leurs proies s'étaient mises à couvert.
Enky voulut demander ce que cela signifiait à leur nouveau compagnon, mais lorsqu'il se tourna vers lui, l'elfe avait tout simplement disparu. Une explosion envahit soudain la nuit, illuminant la prairie environnante, et de hautes flammes se répandaient à une vitesse prodigieuse dans les herbes. Les flammes traçaient un cercle autour de leurs poursuivants et la silhouette de l'elfe se tenait en six endroits différents au milieu des flammes. Les arcs chantèrent mais les flèches semblaient passer au travers des elfes. Soudain l'un des poursuivants s'effondra dans un cri, gorge tranchée, semant la panique dans les rangs ennemis. Un autre tomba ensuite, visiblement touché au cœur. Les sept silhouettes restantes faisaient maintenant des moulinets dans le vide avec leurs armes, ou essayaient de toucher les images de l'elfe qui semblaient exécuter une danse macabre autour d'eux. Enky et Elanore observaient la scène, médusés, alors qu'un autre ennemi tombait sans qu'ils en voient la cause. Soudain la moitié des flammes disparut, ainsi que les multiples images de l'elfe, et ils purent voir Tyffyn se matérialiser, à genoux dans l'herbe et portant une main à sa tête, à deux mètres à peine de leurs ennemis. Enky et Elanore s'élancèrent à son aide, comprenant la nature de l'illusion à laquelle ils venaient d'assister et voyant que leur compagnon avait besoin d'aide. Ce dernier bloquait avec peine les attaques répétées de ses ennemis. Les deux mercenaires arrivèrent sur eux comme la foudre, leurs armes ouvrant des plaies béantes dans la chair de leurs adversaires, l'épée noire reprenant sa lente mélodie de bataille.
En un instant de fureur, le sort de l'escarmouche se décida, et bientôt Elanore put s'occuper de la blessure qu'un cimeterre avait faite dans le cuir chevelu de l'elfe. Cette blessure était peu profonde, et elle cicatriserait vite, néanmoins elle laisserait des traces sous la forme d'une longue mèche de cheveux blancs à l'avenir.
Après avoir fouillé les corps tombés dans la nuit pour récupérer quelque nourriture pour la suite du voyage, Les trois compagnons purent reprendre leur marche dans la campagne endormie.