Eveil dans l'inconnu
Seul le vent troublait la solitude de cette vallée par ses murmures, caressant la cime des arbres, et faisant voler la neige. L'elfe se réveilla dans l'aube fraîche de cette morne journée d'hiver... A peine vêtu d'une tunique gris-vert, il ne semblait pourtant pas souffrir du froid. Ses cheveux noirs tranchaient sur la pâleur de sa peau et ses yeux gris parcoururent avec étonnement les alentours. Hébété, il s'adossa au surplomb rocheux qui l'abritait à peine de la neige qui tombait lentement, en gros flocons duveteux, sur la campagne environnante. Avisant un faible filet de fumée qui émergeait d'un bosquet d'arbres en contrebas, il entreprit de descendre dans la vallée... Une douzaine d'hommes avait établi leur campement sous l'épais feuillage persistant des conifères. Le guetteur remarqua son approche, silhouette mouvante sur l'immensité du manteau neigeux, et bientôt un groupe se dirigeait à sa rencontre, se déployant en demi-cercle. Un solide gaillard à la barbe aussi noire qu'embroussaillée s'adressa à lui :
- Salut, Elfe, quel est la raison de votre présence dans cette région ?
- Je ne sais pas... Ou sommes nous ? répondit-il.
Dans son esprit embrumé, l'elfe ne trouvait nulle trace de son passé. Ses souvenirs, ses origines, son nom, tout avait disparu de sa mémoire. Son seul lien avec sa vie antérieure était la longue dague qu'il portait au coté et l'étrange dent d'os noir qu'il avait en pendentif. Mais ces hommes acceptèrent sa compagnie et très vite leur bonne humeur communicative lui remonta le moral. Ils le nommèrent Fang Blackbone, à cause de son pendentif. C'était un groupe de mercenaires qui vivaient de leurs raids dans les tribus orques. Ils lui proposèrent de se joindre à eux, connaissant bien l'antique haine de ceux de son peuple à l'égard de ces créatures. N'ayant alors aucun but dans la vie, ni nulle part ou aller, Fang accepta cette offre avec joie, et presque avec soulagement.
Alors que les jours s'étiraient lentement, il apprit à mieux connaître ce groupe. Il s'agissait des rescapés d'un village de montagne, surpris par une attaque orque deux saisons plus tôt et qui avaient juré de venger la perte de leurs familles. Vint un soir où un éclaireur rapporta la présence d'un campement orque dans une vallée voisine, et la compagnie se mit en route, la haine embrasant leurs regards. Fang s'était procuré un court arc de frêne, et son rôle serait de se poster de l'autre coté du campement pour soutenir de ses flèches l'attaque des Humains. Se déplaçant silencieusement en avant du groupe, il contourna rapidement les positions des guetteurs orques pour prendre place sur leurs arrières, puis, préparant son arc, attendit l'aube, qui serait le signal de l'attaque. Au moment ou les rayons du soleil illuminèrent la cime des arbres, il banda mon arc et tira la première flèche, qui traversa de part en part le cou du guetteur. Alors que celui ci s'effondrait, les Hommes se précipitèrent à l'assaut du campement orque et un violent corps à corps s'engagea. Les flèches continuaient à pleuvoir sur les orques, et bientôt le carquois de l'Elfe fut vide, mais les Humains avaient pris l'avantage et la victoire leur semblait promise. Alors que l'Elfe dégainait sa dague, des cris montèrent des alentours et une vingtaine d'orques firent irruption sur le champ de bataille, prenant les Humains à revers et transformant leurs espoirs de victoire en une retraite sanglante et désordonnée. Seul à l'arrière de la mêlée générale, Fang défendait sa vie contre deux orques qui avaient décelé le point de départ de ses flèches, parant de son mieux leurs longs cimeterres à l'aide de sa dague. Mais la situation devenait désespérée, et bientôt la lame d'un cimeterre lui entailla profondément l'avant-bras, tandis que l'autre orque visait son cou. Dans un réflexe, il baissa la tête et la pointe du cimeterre ne fit que l'effleurer, tranchant la corde de son pendentif. Alors que ce dernier tombait au sol, une intense lumière submergea le champ de bataille.
Lorsque la lumière s'estompa, un gigantesque squelette de dragon se dressait là ou s'était tenu l'elfe blessé, dominant ses adversaires de plusieurs mètres. Stupéfiés par cette apparition, Hommes et Orques avaient cessé le combat et restaient figés. D'un mouvement presque nonchalant, le dragon balaya les Orques d'un coup de griffe, les coupant presque en deux. Ce fut comme un signal, Hommes et Orques s'enfuyant dans le plus grand désordre et laissant le dracoliche seul au milieu des ruines du campement.
Mais l'apparition ne les poursuivit pas.. Bien sur une grande soif de sang l'habitait, mais son esprit était absorbé par les révélations de cette transformation. Il s'appelait Tyffyn. Tyffyn Everalyn, Prince du royaume elfique d'Ainandor, et il avait décidé de partir découvrir le monde. Ayant rencontré une expédition de nains, il n'avait pas hésité a se joindre à eux pour aller combattre un dragon, l'antique haine de son peuple envers ces créatures dépassant son animosité envers les nains. Malheureusement tout ne s'était pas déroulé comme prévu (il y a toujours quelque chose qui tourne mal) et le sort qui devait expédier l'esprit du dracoliche dans les limbes avait en fait fusionné leurs deux entités. Et puis le néant jusqu'à son réveil…
Se penchant, il tendit une griffe vers la dent d'os gisant au sol et au moment ou il la toucha, reprit son apparence habituelle. Faisant un nœud à la lanière tranchée, il la replaça autour de son cou. Au moins l'utilité de ce pendentif était claire. Puis il récupéra sa dague. Quelque chose le tracassait aussi à ce sujet, mais il ne savait pas exactement quoi. Haussant les épaules, il entreprit de panser sa blessure, puis fouillant les restes dévastés du campement, il récupéra quelques menus objets nécessaires à sa survie, mais ne toucha pas aux réserves de nourriture des orques. Malheureusement son arc avait été brisé par la charge furieuse de ses adversaires. Remplissant rapidement un sac de ses maigres possessions, il quitta le lieu du combat et entreprit de regagner la civilisation.
Douze jours plus tard, Tyffyn laissait derrière lui les contreforts enneigés des montagnes pour une vaste plaine morne et froide.
- Ah, enfin il fait moins froid !
- Cesse de te plaindre. Sans tes invocations loufoques nous n'en serions pas la..
- Tu es autant fautif que moi, de plus c'est par ta faute que cette dispute a commencé !
Il pouvait de nouveau percevoir la présence d'Aki et de Luun dans sa dague. Aki et Luun étaient deux frères, deux sorciers puissants, l'un adepte de la magie blanche et l'autre de la magie noire. Ils s'étaient retrouvés enfermés dans cette dague au cours d'une de leurs nombreuses disputes. Certes cette dague avait depuis de nombreuses capacités magiques mais Tyffyn commençait à regretter son amnésie qui lui avait permis d'échapper un temps à leurs perpétuelles chamailleries.
- Ce que je ne donnerais pas pour un bol de soupe chaude !
- De toute manière cela fait 20 siècles que tu n'as plus besoin de manger.
- La faute à qui ?…
Au loin des volutes de fumée indiquaient la présence d'habitations et Tyffyn arriva bientôt en vue d'un hameau disposé le long d'une route pavée. S'il y a bien une chose dont l'aspect ne varie pas d'un endroit à un autre, c'est bien une auberge… D'un geste décidé, il poussa la porte.

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